La tête dans les branchages

Aller mettre son nez près du prunier.
Humer les effluves sucrées.
Entre mes doigts, je pince délicatement les fruits à la peau veloutée.
Sentir ce moment où
La tige cèdera ou
Ne cèdera pas.
Ne pas forcer le fruit. Jamais.
C’est cela, récolter.
Saisir l’instant, n’emporter que ce qui est à juste maturité.
Donner du temps à ce qui est trop vert, mais ne pas se tromper :
Prendre garde à ne pas passer à côté d’un fruit tout juste mûr et prêt à tomber,
À être emporté par son poids, le vent, la pluie.
Ce qui touchera le sol en notre absence appartiendra aux fourmis.
Monter sur l’échelle,
Avoir la tête dans les branchages.
Repérer les prunes, celles dont la robe a jauni.
Étirer le corps,
Tendre le bras.
L’arbre attrape au passage quelques uns de mes cheveux noués,
Me faisant lancer d’expressives onomatopées de connivence.
Une mésange pépie et attire notre regard.
Les fines pattes agrippées, les plumes jaune poussin et bleues hérissées par une brise fraîche,
Elle picore dans une prune à même l’arbre fruitier.
Nous restons là, à l’observer.
C’est cela aussi, avoir un prunier.
C’est partager.
Le panier, à chaque récolte, est à nouveau rempli de fruits.
De retour dans la cuisine,
Nous découvrons une autre copine.
Une coccinelle s’est invitée sur l’anse en osier.
Je retourne dans le jardin pour l’y déposer,
Parée de ses petits pois noirs sur sa jolie coque dorée.

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Apprends à connaître la terre

Extrait de « Barone Blixen » de Dominique de Saint Pern.

« Dans la vie, le plus important est de savoir observer la nature. Apprends à connaître la terre, les forêts et toutes les sortes d’animaux qui la peuplent ; tu verras, ils te donneront la clé magique pour comprendre les hommes mais aussi tout ce qui, à première vue, te paraîtra inutile ou artificiel. J’ai traversé des périodes épouvantables, au point d’en perdre la raison. À chaque fois, la terre m’a apporté le réconfort dont j’avais besoin. Tu verras… »

Dans la brume

J’aperçois au lever les rayons du soleil s’étirer dans la maison.
Il n’est pas encore huit heures, je sors marcher dans la fraîcheur.
J’envoie des pensées de gratitude à voix haute pour ce voyage qui m’a donné à ressentir tant de bonheur et qui s’achève dans deux jours.
Mon projet est de photographier les prés, le vert, le plat, les étendues.
Mais ce matin-là, c’est un épais brouillard qui s’offre à moi.
Je photographie.
Le brouillard, le soleil tout en grosseur derrière la brume, les vaches qui me regardent de là-haut, sur leur colline.
Les champs ont des airs mystérieux.
Les barrières barbelées se détachent avec délicatesse et rude poésie.
C’est soudain.
Je pense à Louis.
Cet arrière-grand-père que je n’ai pas connu.
« Tiré comme un lapin » dans un champ – devenu de bataille – pendant la guerre de 40.
Resté là, son corps, étendu, mort, six mois, avant d’être retrouvé.
J’arrive sur la route goudronnée.
Les pylônes électriques se tiennent droit debout dans le flou.
Le ciel, pour embrasser la terre, semble s’être tendrement déposé tout bas, à genoux.

 

Musique impatiente

Fermer le jardin, toujours et encore.
Je déracine les impatientes de l’Himalaya qui ont gelé dans la nuit.
Je découpe leurs hautes tiges creuses et robustes pour les déposer au compost.
Structurées comme du bambou, elles sonnent aigu ou grave sous les lames du sécateur.
Une subtile musique se joue.