La tête dans les branchages

Aller mettre son nez près du prunier.
Humer les effluves sucrées.
Entre mes doigts, je pince délicatement les fruits à la peau veloutée.
Sentir ce moment où
La tige cèdera ou
Ne cèdera pas.
Ne pas forcer le fruit. Jamais.
C’est cela, récolter.
Saisir l’instant, n’emporter que ce qui est à juste maturité.
Donner du temps à ce qui est trop vert, mais ne pas se tromper :
Prendre garde à ne pas passer à côté d’un fruit tout juste mûr et prêt à tomber,
À être emporté par son poids, le vent, la pluie.
Ce qui touchera le sol en notre absence appartiendra aux fourmis.
Monter sur l’échelle,
Avoir la tête dans les branchages.
Repérer les prunes, celles dont la robe a jauni.
Étirer le corps,
Tendre le bras.
L’arbre attrape au passage quelques uns de mes cheveux noués,
Me faisant lancer d’expressives onomatopées de connivence.
Une mésange pépie et attire notre regard.
Les fines pattes agrippées, les plumes jaune poussin et bleues hérissées par une brise fraîche,
Elle picore dans une prune à même l’arbre fruitier.
Nous restons là, à l’observer.
C’est cela aussi, avoir un prunier.
C’est partager.
Le panier, à chaque récolte, est à nouveau rempli de fruits.
De retour dans la cuisine,
Nous découvrons une autre copine.
Une coccinelle s’est invitée sur l’anse en osier.
Je retourne dans le jardin pour l’y déposer,
Parée de ses petits pois noirs sur sa jolie coque dorée.

Paris, rue de Metz

Les 18 et 19 mars, l’association parisienne La SAUGE (Société d’Agriculture Urbaine Généreuse et Engagée) organisait la deuxième édition des 48H de l’Agriculture Urbaine en France et en Belgique.
Pour ma part, j’ai passé les premières 24H à Paris, pour le bonheur d’installer en équipe un peu de verdure, rue de Metz.
Nous étions accompagnés d’(In)fusion qui offrait une dégustation de tisanes glacées bio et de La Pièce qui proposait un jeu de piste du Super Jardinier.

Apprends à connaître la terre

Extrait de « Barone Blixen » de Dominique de Saint Pern.

« Dans la vie, le plus important est de savoir observer la nature. Apprends à connaître la terre, les forêts et toutes les sortes d’animaux qui la peuplent ; tu verras, ils te donneront la clé magique pour comprendre les hommes mais aussi tout ce qui, à première vue, te paraîtra inutile ou artificiel. J’ai traversé des périodes épouvantables, au point d’en perdre la raison. À chaque fois, la terre m’a apporté le réconfort dont j’avais besoin. Tu verras… »

Le temps de l’envol des outardes (Partie 2)

Ce dernier après-midi à Sainte-Anne-du-Lac, je suis Maryanne dans la serre où je récolte les tomates cerises qui n’en finissent pas de rougir.
Maryanne sort vider les plantes aquatiques de la marre aux grenouilles, dévoilant leurs merveilleuses racines indigo.
Après éviction des bulbes flottants et de quelques seaux d’eau, une famille grenouille apparaît en effet. Petites, moyennes, grandes.
Le ciel s’assombrit.
J’aide Réal à désinstaller une clôture.
Je rassemble et remonte les piquets en acier. Ils pèsent un bon poids.
J’emporte jusqu’à la cabane, comme un marchand de tapis, le grillage enroulé.
Réal plaisante sur ma musculature en passe de devenir méconnaissable.
Maryanne remplit des brouettes d’herbes, fleurs, haricots, tomates, œillets d’Inde, bourraches…
Les terres se dénudent.
Toujours et encore, de plus en plus.
Comme les outardes, le sol se prépare à l’hiver. L’hibernation à défaut de la migration.
La fin du cycle de production est tout à fait Continuer la lecture de Le temps de l’envol des outardes (Partie 2)

Dans la brume

J’aperçois au lever les rayons du soleil s’étirer dans la maison.
Il n’est pas encore huit heures, je sors marcher dans la fraîcheur.
J’envoie des pensées de gratitude à voix haute pour ce voyage qui m’a donné à ressentir tant de bonheur et qui s’achève dans deux jours.
Mon projet est de photographier les prés, le vert, le plat, les étendues.
Mais ce matin-là, c’est un épais brouillard qui s’offre à moi.
Je photographie.
Le brouillard, le soleil tout en grosseur derrière la brume, les vaches qui me regardent de là-haut, sur leur colline.
Les champs ont des airs mystérieux.
Les barrières barbelées se détachent avec délicatesse et rude poésie.
C’est soudain.
Je pense à Louis.
Cet arrière-grand-père que je n’ai pas connu.
« Tiré comme un lapin » dans un champ – devenu de bataille – pendant la guerre de 40.
Resté là, son corps, étendu, mort, six mois, avant d’être retrouvé.
J’arrive sur la route goudronnée.
Les pylônes électriques se tiennent droit debout dans le flou.
Le ciel, pour embrasser la terre, semble s’être tendrement déposé tout bas, à genoux.